La civette

de Bruno Heitz

À Villeneuve-les-Granges, on n’aime pas trop les changements. Alors quand le remplaçant du bon docteur Leroy ne se montre plus aussi compréhensif que son prédécesseur, bien sûr, on en conçoit de l’humeur. Une humeur mauvaise qui, de ragots en coups bas, de lettres anonymes en tentatives d’assassinat, déclenche un engrenage fatal dont les premières victimes ne seront pas celles qu’on croit…

Auteur-illustrateur bien connu pour ses albums et ses bandes dessinées, Bruno Heitz signe ici son premier roman pour adultes, dans la droite ligne d’Un Privé à la cambrousse et des Dessous de Saint-Saturnin. C’est avec l’œil goguenard d’un Marcel Aymé qu’il se plaît à titiller son monde, un tout petit monde où, dans la France encore largement rurale des Trente Glorieuses, s’agite en tous sens la troupe en émoi des salauds ordinaires.

Extrait

Fernand est mort.
C’est Louise, la femme de ménage de la poste qui l’a découvert lundi à sept heures. Le receveur, en arrivant au bureau a été étonné de ne pas voir le facteur au tri. Il a envoyé Louise aux nouvelles, elle a trouvé Fernand par terre dans sa cuisine. Elle a couru chez le petit docteur, qui arrivé sur les lieux, n’a pu que constater le décès. « Arrêt cardiaque. » Ça c’est facile à dire. On meurt tous un jour d’un arrêt du cœur. Pourquoi le palpitant du facteur se serait mis en carafe, d’un coup, comme ça ? Beaucoup ont leur idée. D’après la Civette, c’est parce qu’il a arrêté de fumer. Évidemment, la Civette n’est pas très objective : c’est elle qui tient le bureau de tabac et qui lui vendait son tabac à pipe, du gros cul. Mais sa version tient la route : tout le monde a vu du changement dans le comportement de Fernand depuis qu’il a arrêté il y a un an. Il n’a pas choisi de renoncer à la bouffarde, c’est un accident qui l’a obligé. Dans la descente du Petit Bois, en fin de tournée, il s’est pris un joli gadin à vélo. Comme il avait sa pipe bien coincée dans le dentier, ça a fait des dégâts, ça lui a cassé les deux seules vraies dents qui lui restaient, celles qui tenaient son râtelier. Sans ses chicots, il ne pouvait plus mastiquer, ça a changé ses habitudes alimentaires. Il s’est rabattu sur le mou, et le liquide. De la purée, du bouillon, de la soupe. Et le reste : surtout du vin blanc. Quand il apportait un paquet ou un mandat, on sortait la bouteille. Depuis qu’il n’avait plus son brûle-gueule à rallumer, il avait tendance à se resservir, la bouteille y passait, le vin blanc ça se boit sans soif. Ça lui a fait du mal, il a attrapé la goutte. Lui qui faisait l’admiration des gamins en filant sur sa bécane, une seule jambe sur la pédale, l’autre flottant derrière à l’horizontale, il s’est mis à boitiller, son vélo lui servant de canne. Mais enfin, la goutte, même si ça fait mal, ça ne tue pas. C’est ça qui leur a paru bizarre, aux habitants de Villeneuve-les-Granges.

  • 174 pages ; 18 euros
  • ISBN 978-­2­-9570289­-8-6
  • Parution 3 juin 2024

Disponible en librairie ou à la commande par mail : ovbedition@gmail.com ou à cette adresse : On verra bien, 6 rue de la Nation, 87000 LIMOGES France

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